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» Catégorie : Contes et légendes


De l’Excuse des bouchers lorrains

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Le boucher ne tient pas le bon rôle dans la légende de Saint-Nicolas, lui qui découpât les trois petits enfants qui s’en allaient glaner aux champs pour en faire du petit salé. On comprend dès lors que l’image de la profession ne soit pas très glorieuse dans un pays qui a fait de l’évêque de Myre son Saint patron.

Afin d’expier ce qui est toujours considéré comme le péché originel de la profession, les membres de l’Académie gourmande des Chaircuitiers confectionnent depuis 2012 une « Excuse » particulière. Cette spécialité charcutière originale et savoureuse, qui varie chaque année, n’est mise en vente que pendant une courte période, du 6 décembre au 3 janvier précisément cette saison. La qualité de ce produit est un gage de réconciliation.

L’Excuse 2015 est une ainsi une bavaroise de foie gras enfermant une mosaïque de carottes glacées, de pistaches et de ris de veau, posée sur un biscuit de céréales. L’ensemble est surmonté d’un nappage à la griottine avec une tuile de polenta et de céréales, avec en guise de décoration un pic portant une griotte pour rappeler la crosse de Saint-Nicolas.

L’Académie a choisi de reprendre le terme de « Chaircuitiers », corporation médiévale qui était habilitée « à préparer et à vendre de la chair de pourceau, soit crue, soit cuite, soit apprêtée en cervelas, saucisses, boudins et à préparer et vendre les langues de bœuf et de mouton ». 

Une bataille oubliée : Warcq, 1336

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Il n’y a pas de plus grand bonheur pour le bibliophile, que de s’installer dans un fauteuil confortable, une tasse de thé à portée de main, et de tourner les pages d’un livre ancien. C’est précisément à ce bonheur indescriptible que je m’adonnais en feuilletant, par une fin d’après-midi, le second tome de la Notice de la Lorraine, ouvrage d’érudition composé par Dom Augustin Calmet, abbé de Senones au XVIIIème siècle et qui donne quelques informations historiques et géographiques sur presque toutes les localités de notre région. Mes yeux parcouraient donc, distraits, les pages du précieux volume lorsqu’ils se sont arrêtés sur l’article concernant le petit village de Warcq. Voici, en substance, ce que j’y ai lu :

« Warc. – Warc, village du diocèse de Verdun […]. Warc est assez célèbre dans l’histoire du Verdunois. Vers l’an 1336, Philippe de Florenges, seigneur de Buzy, s’étant opposé à un accommodement qui avait été fait entre les bourgeois de Verdun et leur évêque Henri d’Apremont fut insulté par un bourgeois de la ville. Philippe de Florenges, pour s’en venger, tua le bourgeois dans le faubourg même de Verdun. Les parents du mort assemblèrent leurs amis, et les bourgeois en armes allèrent brûler le bourg de Buzy, la veille de la fête de saint Pierre de l’an 1336. Les amis et les partisans de Philippe de Florenges ayant aussi pris les armes, se mirent en embuscade près du pont de Warc et tuèrent presque tous les bourgeois de Verdun qui revenaient de Buzy chargés de butin. »

bataille

Ainsi, Warcq, petit village de la Woëvre situé aux portes d’Etain, aurait été le théâtre d’une de ces batailles qui, à l’époque médiévale, ensanglantaient si souvent la campagne une fois les beaux jours revenus. Mais une bataille qui semble quand même avoir marqué l’histoire puisque, quatre siècle après les faits, elle retient encore l’attention du savant bénédictin Dom Calmet. L’article venait de piquer ma curiosité. Il me fallait en savoir plus. Pourquoi cette rixe sanglante a-t-elle eu lieu ? Comment s’est déroulé le combat ? Quels furent également la postérité et l’impact de cette bataille oubliée ? Répondre à ces questions nécessitait d’aller plus loin dans la bibliographie, de se rendre dans les dépôts d’archives et jusque sur le terrain. C’est ce que j’ai fait, avec passion et détermination. Les lignes qui suivent ne sont qu’un modeste compte-rendu de toutes ces recherches.

Examen des sources et de la bibliographie

Lorsqu’on parcourt les ouvrages traitant de la bataille de Warcq, on est vite déçu. Aucun livre, aucune étude n’est en effet directement consacré à cet événement. La rixe se trouve simplement évoquée dans quelques rares monographies. Le premier historien à en faire explicitement mention est Richard de Wassebourg, chanoine de la cathédrale de Verdun au XVIème siècle. Dans sa volumineuse chronique intitulée Antiquitez de la Gaule Belgique, Wassebourg détaille le déroulement de la rixe de Warcq, en précisant que celle-ci aurait pour origine l’assassinat d’un bourgeois de Verdun par Philippe de Florange, alors seigneur de Buzy. Au XVIIIème siècle, Nicolas Roussel publie une Histoire ecclésiastique et civile de Verdun dans laquelle il évoque à son tour la bataille de Warcq, sans toutefois être plus prolixe que Wassebourg. Un peu plus d’un siècle plus tard, Louis Clouët revient sur la rixe de Warcq dans son importante Histoire de Verdun. Dans cet ouvrage, l’historien relate en détail les origines du conflit qui opposa les bourgeois de Verdun au seigneur de Buzy tout en citant un document exceptionnel : une lettre qu’aurait rédigée un rescapé Verdunois au lendemain de la bataille … Dans son Dictionnaire des communes de la Meuse, Henri Lemoine évoque lui aussi la rixe médiévale lorsqu’il traite de la commune de Warcq. Mais l’article demeure laconique. Il ne fait que reprendre, dans les grandes lignes, ce qu’ont écrit les prédécesseurs. Le dernier historien à avoir traité de la bataille de 1336 est Charles Aimond. Dans sa remarquable étude portant sur les relations de la France et du Verdunois au Moyen-âge, l’auteur revient sur la lettre anonyme citée par L. Clouët et explique la postérité immédiate du combat. 

A ces documents de première importance, il convient d’ajouter quelques chartes et quelques chroniques anciennes. La chronique de Saint-Vanne, rédigée en latin par les moines de la célèbre abbaye verdunoise, atteste en effet de l’événement qui s’est déroulé à Warcq en 1336. Celle-ci note en effet :

Anno Domini 1336 : Combusserunt cives villam de Buzey, et in redditu, ad pontem de Way, multi fuerunt occisi et vulnerati a Barrensibus.

En dehors de ces rares papiers et parchemins, il n’existe pas, à notre connaissance, de document plus précis qui fasse explicitement mention de la bataille du pont de Warcq. C’est donc à partir de ces textes que nous allons relater la terrible bataille.

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Le secret du Trésor des sœurs Watrin de Verdun

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Le 29 août 1792, au cours de la révolution française, la ville de Verdun fut assiégée par l’armée prussienne et plus particulièrement par les troupes du Duc de Brunswick. Le commandant de la place, Nicolas de Beaurepaire, décida de résister, malgré l’opposition d’une majorité de la population qui pensait que la ville n’avait pas les moyens de se défendre. Mais Verdun se résolu finalement à être pris. Beaurepaire fut retrouvé mort d’un coup de pistolet le 2 septembre. Alexandre de Neyon, le plus ancien de tous les gradés, fut alors nommé commandant de la place. Ce fut donc lui qui alla porter le message de reddition au Duc de Brunswick. Alors que ce dernier se préparait à faire une entrée triomphale dans la ville aux côtés du Comté d’Artois et du Comte de Provence, un incident éclata.

Juste après l’arrivée du Général Kalkreuth à Verdun pour finaliser les formalités administratives de la reddition, un coup de feu retentit et un des lieutenants prussiens s’écroula.  Afin d’éviter des représailles, une cérémonie fut organisée. Au cours de celle-ci, des jeunes filles toutes vêtues de blanc, offrirent des dragées et des bouquets de fleurs au conquérant. Il y avait parmi elles trois sœurs issues de la classe aisée de Verdun, trois filles d’un ancien officier nommé Watrin. Elles se prénommaient Anne, Henriette et Hélène et avaient respectivement 25, 23 et 22 ans.

Quelques jours plus tard, le 20 septembre 1792, l’armée prussienne fut mise en échec contre toute attente à Valmy. Suite à la bataille, le Général Arthur Dillon, à la tête de quelques milliers d’hommes, investit Verdun le 11 octobre 1792. Il bombarda la citadelle depuis la Côte Saint-Barthélémy et exigea le retrait du commandant prussien. Celui-ci quitta la ville en semant la désolation.

Les premières arrestations commencèrent. La Convention envoya des représentants pour arrêter les traîtres. François-René Mallarmé dit le Sanguinaire fit déférer les suspects devant le Tribunal révolutionnaire de Paris. Une vingtaine d’hommes, dont le Lieutenant-Colonel Alexandre de Neyon, et quatorze femmes furent ainsi entassés dans des charrettes.

Le Tribunal révolutionnaire condamna à mort trente-trois personnes, accusées d’avoir conspiré contre le peuple français. Il s’en prit particulièrement à celles qui avaient apporté les dragées. Les trois sœurs furent guillotinées. Leurs corps nus décapités furent chargés dans des chariots pour être enterrés dans la fosse des Errancis sur la Plaine Monceau à Paris.

Selon la légende, les sœurs Watrin auraient enterré leurs dots avant d’être arrêtées dans douze cachettes de Verdun. Au total, le trésor avoisinerait 10 000 livres et 5 000 écus en monnaies et autres bijoux. Il n’a jamais été retrouvé.

La légende de la terrifiante Fée Polybotte

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De nombreuses légendes lorraines parlent de fées, en particulier dans les Vosges. L’une d’elles, qui s’appelait Polybotte, vivait près de Gérardmer, non loin de la Montagne de Naymont, dans une grotte située au cœur de la Forêt de Martimpré.

Polybotte était la fée la plus puissante et la plus redoutée de Lorraine. Elle tirait ses pouvoirs du froid et de la neige. Sa cruauté et son mauvais caractère étaient connus de tous les Lorrains. En effet, elle pestait, maugréait, grondait et crachait toute la journée. Polybotte avait un corps de rêve. Pourtant, sa laideur n’avait pas d’égal car son corps était surmonté d’une effroyable tête de vieille femme, toute ridée et fripée. L’infortunée en avait tellement honte qu’elle s’était enfermée dans sa solitude, ne faisant que ruminer son handicap physique. A tel point qu’elle était devenue méchante et grisée. Les Gérômois évitaient donc de s’approcher de son domaine du Saut-des-Cuves.

Un jour, pourtant, un preux chevalier qui accompagnait le Duc de Lorraine à une chasse dans les environs de Gérardmer, s’égara dans l’immense forêt. Fatigué et son cheval éreinté, il s’engouffra à la nuit tombée dans la roche à travers une fente pour tenter de survivre dans la forêt vosgienne. Il s’agissait en réalité de la grotte de la redoutable Fée Polybotte. Malgré sa sinistre réputation, celle-ci l’accueilli chaleureusement et l’invita à dîner. Elle avait revêtu pour l’occasion sa plus belle robe et s’était assise sur un trône en cristal. La fée usa de mille et un subterfuges pour tenter de séduire le chevalier, en vain. Lorsque ce dernier s’apprêta à la quitter à l’aube venue pour repartir chez lui retrouver sa femme, Polybotte, dans une colère terrible teintée de déception et de jalousie, le changea instantanément en glace.

Depuis ce jour, même en plein été, l’entrée de la grotte conserve toujours de la glace. Ce lieu maudit est appelé la Fente du Kertoff.

Petit conte patriotique lorrain

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Les contes de Fraimbois ont été publiés entre la fin du XIXème siècle et la terrible année 1914, sous la forme de petites cartes postales humoristiques, parfois grivoises, toujours moralisantes. Les textes, rédigés en patois de Lunéville, sont attribués à A. Grandjacquot et F. Rousselot, mais sans certitude. Publiés pour la première fois par J. Lanher en 1978, ils appartiennent pleinement à notre patrimoine régional. En voici un particulièrement intéressant.

emblème Croix de Lorraine

L’année 1912 était à son déclin, on était aux regains. Le Claude Watrin retournait, d’un coup sec de râteau, des andains qui étaient particulièrement drus et finement parfums. Çà et là ses yeux d’un bleu de faïence, qu’une casquette à large visière protégeait du soleil rasant de septembre, sur les coups de cinq heures de l’après-midi, ne pouvaient s’empêcher d’être fascinés par les tâches violettes du colchique, particulièrement abondant, qui émaillaient la prairie le long de la rivière, en dessous de Chambrey. Il quitta son travail un court instant, juste le temps de venir inspecter les eaux de la Seille. C’est tout juste s’il apercevait dans quel sens elle poussait son courant gris et trouble. Et l’esprit de notre homme s’en alla ailleurs, en face, là où il allait quelquefois, c’est vrai, sans qu’on le lui interdise. Il songea à son fils, qui portait l’uniforme à Metz, où il faisait son temps. Que dire ? Que faire ? Cela ne durerait pas toujours …

Un bruit mat de sabots de cheval, répercuté par le sol qui se desséchait un peu plus chaque jour à la sortie d’un été qui avait été chaud, le fit se retourner. A petite distance de lui, maintenant, se profilait la silhouette d’un cavalier en uniforme : le Claude identifia tout de suite un commandant de cavalerie. Poliment, il ôta sa casquette et salua l’officier qui était fort bel homme, non toutefois sans mettre dans sa voix une pointe de je ne sais quoi d’irrespectueux, d’un sonore et distinct :

-  Bonjour, mon commandant !

-  Bonjour, mon bon ami, lui répondit l’homme à cheval.

Et il allait continuer son inspection le long de la rivière qui faisait, là, frontière entre la France et l’Allemagne, lorsqu’il se ravisa. Immobilisant son cheval, il questionna :

-  Au fait, mon bon ami, comment écririez-vous « commandant » ?

Le paysan retira à nouveau sa casquette qu’il se mit à tortiller, curieusement. Il marqua un long silence. Puis, fixant droit dans les yeux son interlocuteur, il répondit : 

-  Ecoutez voir un peu, mon commandant … Que je vous dise … Comme on n’est plus Français, je ne l’écrirais pas avec un C. Comme on n’est pas encore Allemands, je ne l’écrirais pas non plus avec un K. Mais comme on est Lorrains … je l’écrirais avec un Q !

Le commandant et son cheval avaient déjà rejoint la grand-route qui traversait le village. Le Claude Watrin s’était remis au travail qui pressait. La Seille se mit, lui semble-t-il, à retenir davantage ses eaux qui restaient troubles et grises.

Analyse du conte

Ce petit conte, assez drôle au fond, mérite quelques explications. On pourrait le qualifier d’histoire à rire « patriotique ». Le lieu où se déroule la scène n’est pas anodin. Chambrey, petit-village situé près de Château-Salins, est devenu, depuis l’Annexion de 1871, un village frontière, dans lequel les Allemands avaient construit une importante gare. La Seille, dans cette partie de la Lorraine, servait effectivement de frontière entre les deux Etats. Le fait, d’ailleurs, qu’elle paraisse retenir ses eaux est un symbole utilisé ici pour montrer qu’elle ne veut pas filer vers Metz, et donc vers l’Allemagne.

On apprend dans le récit que le fils de Claude Watrin (un nom bien lorrain) fait son service militaire à Metz, sous l’uniforme prussien évidemment. Et le paragraphe de conclure par la phrase : « cela ne durerait pas toujours ». Une phrase qui fait écho au célèbre « ce n’a me po tojo » (ce n’est pas pour toujours) apposée en 1873 dans la Basilique de Sion …

Quant à la réponse du Claude Watrin, elle est tout bonnement épique ! Elle proclame fièrement, à sa façon, la maxime si populaire pendant l’annexion : Français ne peux, Allemand ne veux, Lorrain je suis ! Sauf que là, c’est écrit avec un Q. Certainement le même Q que celui avec lequel l’employé communal avait orthographié Catherine, dans un autre conte de Fraimbois …

Kévin GOEURIOT, Historien de la Lorraine et professeur d’histoire-géographie, pour le Groupe BLE Lorraine.

Spécialiste de la Lorraine, de son histoire, de son identité et de son patrimoine, Kévin GOEURIOT travaille actuellement à la réalisation d’un ouvrage dans lequel seront recensées toutes les fêtes et traditions du calendrier lorrain. Il vient également de publier, aux Editions du Quotidien, Quand la Lorraine sera française, un roman historique évoquant la mort du Duc Stanislas et l’incorporation de la Lorraine à la France.