Centre de ressources numériques sur la Lorraine

Une saprée raousse !

« Dégage d’ici, espèce de tauré, ou je m’en vas te coller une saprée raousse ! ». C’est ce que hurlait toujours le voisin de mes parents lorsqu’il m’avait surpris la nuit tombée dans son jardin en train de butiner à quatre pattes toute sa récolte de framboises et de fraises. Mais d’où vient donc le mot raousse ?

raousse

Dans ma dernière production, je vous ai rappelé que le Parler Lorrain avait essentiellement une origine romane puisqu’il était issu du latin. Cependant, la caractéristique de notre région est que l’influence linguistique y est double puisqu’elle est aussi germanique. Et pas seulement en Moselle.

C’est peut-être le cas du mot raousse ou raouste ou rouste, que d’autres font dériver du latin rustum pour ronce, afin d’évoquer une « volée de bois vert ». Les occupations d’un territoire par un peuple étranger marquent toujours durablement le pays occupé. Notamment lorsque les occupants sont des Teutons, gens réputés pour leur sens de la discipline et leur hospitalité guerrière. Ainsi, en 1870-1871, 1914 ou 1939, de nombreux Français se sont fait expédier manu militari de leur logis par un tonitruant « heraus ! ». En d’autres termes : « dehors ! ». Le ton de l’invitation était si péremptoire et la mine de la soldatesque tudesque si patibulaire que non seulement les braves Français sont sortis sans tambour ni trompette de leur pénates, mais qu’ils ont associé du même coup l’expression « heraus ! » à une menace de violentes rétorsions en cas de rébellion. Heraus est donc devenu synonyme de schlague, de taugnée, de tripatouillée, de torgnole, de raclée, de correction, de bastonnade, de baston, sens qu’il a ensuite conservé en Lorraine. Voilà pour la dimension sémantique du mot. Attachons nous maintenant à sa dimension phonétique.

Chacun sait que l’occupé déforme la langue de l’occupant pour l’accommoder à la sienne : ainsi le « t » de raouste, présent dans rustum, est absent de heraus. Ce que l’on sait moins, c’est que l’occupant, généralement d’origine populaire, déforme aussi sa langue natale. Ainsi, heraus appartient bien à l’allemand classique, le « Urdeutsch », mais sa prononciation n’a pas été très académique. En effet, d’une part, le « Urdeutsch » accentue la seconde syllabe des mots, sans toutefois supprimer la première (HerAUS), d’autre part, il prononce « au », « ao » et non pas « aou » (HerAOS). L’ordre de notre soldat qui aurait dû être en germanique classique « HerAOS ! » a donc été en germanique populaire « RAOUSSE ». Et c’est très exactement le terme qu’ont ensuite adopté les Lorrains. Pourquoi ? Pour une fois, ils ont été tellement impressionnés qu’ils n’ont pas pu résister !

Jean-Paul BOSMAHER, professeur de lettres à la retraite et écrivain pour le Groupe BLE Lorraine.

M. BOSMAHER est l’auteur de plusieurs ouvrages de références sur la Lorraine, dont notamment le Parler Lorrain paru en 2014 aux Editions du Quotidien.

17 octobre, 2015 à 18:09


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